Tag -

espoir

Humeurs

Mais sinon, on peut s’aimer quand même ?

663 Views

A l’origine, je pensais écrire sur la liberté de parole qu’offre Internet et la manière dont certains l’utilisent pour blesser sans raison apparente. Mais depuis quelques semaines, c’est un autre phénomène que j’observe et que me rend tantôt dingue tantôt désespérée : cette haine sans limite qui contamine les réseaux sociaux et les médias, celle qui gronde en attendant de libérer tôt ou tard sa fièvre au grand jour.

Il y a un an, suite aux attentats de Paris et Saint Denis, j’avais écrit sur cette amie, profondément choquée et en colère comme nous tous, qui, elle, expulsait ses sentiments à travers des mots ignobles face auxquels je n’ai pas pu rester silencieuse. Je parlais de ce beau pays qu’est la France, que je voyais progressivement se couper en deux. Cela fait déjà quelques années que je vois cette méfiance devenue haine se propager autant sur les réseaux sociaux que de vive voix, je n’ai jamais été aveugle sur le sujet, contrairement à beaucoup de nos politiques, et je me suis engagée depuis des années maintenant à la combattre avec mes propres moyens. Mais au delà de toutes les horreurs et les douleurs qu’engendrent le racisme et l’intolérance, je vois émerger depuis quelques temps sur les réseaux sociaux un autre sentiment qui me fait froid dans le dos. Il ne s’agit plus seulement de haïr de manière idiote pour une religion, une origine, une apparence. Il s’agit de haïr l’autre, tout simplement, aveuglément.

Le haïr parce qu’il achète bio, le haïr parce qu’il vote (ou pas d’ailleurs !) à gauche, le haïr parce qu’il vit à Paris, le haïr parce qu’il voyage, le haïr parce qu’il a fait des études, le haïr parce qu’il est féministe, le haïr parce qu’il est patron, vegan ou je ne sais quoi encore… Quand avons nous suffisamment dévié pour détester quelqu’un et l’insulter sur la simple base d’une pensée, d’une conviction ou d’un mode de vie assumé qui ne prive personne de sa propre liberté ?

Il y a quelques années le terme « bobo » par exemple, était utilisé pour catégoriser une personne aisée, vivant dans une grande ville, engagée dans un mode de consommation bio/local/raisonnable, adepte d’une culture que l’on peut juger intellectuelle, prête à dépenser des sommes astronomiques dans la dernière épicerie fine à la mode, etc … J’avais déjà un peu de mal avec cet enfermement dans une case définie, mais passons, puisqu’il ne s’agissait que d’une petite moquerie sans grande incidence. Aujourd’hui, « bobo » est devenu une insulte, désignant une classe à elle toute seule sur laquelle on vomit une haine sans précédent, surtout lorsque le mot et suivi de « gauchiste ». A en lire certains commentaires sur des articles de presse, des messages sur Facebook ou des tweets, le bobo, responsable de tous les maux de la France d’aujourd’hui, ne mériterait rien d’autre qu’être traîné dans la poussière, rué de coup avant d’être mis à mort. J’ai pu lire tellement de haine sur le sujet, cela me fait froid dans le dos, surtout lorsque cette haine est reprise dans les discours politiques qui attisent la flamme (sans mauvais jeu de mot …) et contribuent à diffuser cette pensée qui fissure chaque jour encore plus notre société.

« Bobo » n’est qu’une illustration de ce phénomène qui a d’ailleurs eu une forte montée en puissance la semaine dernière à l’issue des élections aux USA. Au milieu de la confusion et de l’inquiétude que je comprends tout à fait puisque je la partage, si j’avais compté le nombre de messages dont le résumé pourrait être « Houra, les bobos prenez garde le peuple arrive et va vous butter », je pense qu’on ne serait pas loin du nombre de cigarettes que j’ai fumées ces 10 dernières années (et croyez moi, c’est pas joli ….).

Au delà de cette situation qui me préoccupe énormément, au delà de l’élection présidentielle française qui se profile et qui me donne la nausée, coincée entre une classe politique aveugle, déconnectée voire corrompue depuis des années et une autre qui semble presque avoir une guillotine à la place de la main droite tant elle surfe sur cette haine contagieuse, je me demande si nous sommes encore capables de tolérer l’autre, ou si nous ne sommes bons qu’à nous détruire.

Je sais que sur les réseaux sociaux on trouve tout et n’importe quoi, et que des petits malins s’amusent à « troller » les sujets important pour une raison que j’ai encore du mal à cerner. Mais je ne suis pas stupide et je ne suis pas candide non plus. Je sais que beaucoup de cette haine et de ces insultes sont pensées et partagées.

Chaque personne que je côtoie au quotidien a son propre avis, ses propres convictions. Je suis d’une famille traditionnellement à gauche, et je suis en désaccord sur beaucoup de sujet avec elle. J’ai dans mon entourage des personnes dont le discours est teinté de racisme ou d’homophobie, quand bien même leurs bulletins électoraux vont au PS. J’ai des amis qui sont anti féministes et que je ne me prive pas de reprendre à chaque fois que le sujet vient sur le tapis. J’en ai d’autres qui en sont les purs antagoniste. Certains qui votent FN, d’autres qui sont de l’autre côté à gauche et qui construisent leur pensée politique avec un regard indépendant. J’ai des proches qui sont patrons, d’autres au chômage, médecins, ouvriers, enseignants, ou encore commerciaux. D’opinions politiques différentes, ils croient en Dieu ou non, ils font attention à l’environnement si cela les intéresse, ils fument comme moi ou pas, les couples sont hétéros ou homos. Moi-même je me définirais grosses mailles comme centriste indépendante féministe exerçant un métier en vogue, habitant une maison à la campagne, faisant très attention à ses déchets, achetant en bio/local/raisonnable autant que son budget le lui permet (du coup je suis bobo ou pas ? Je peux garder ma tête ?). Moi-même, je suis aussi « bien-pensante » selon certains.

Et pourtant, nous nous voyons tous avec plaisir, nous sortons au restaurant ensemble, nous partageons un verre de vin ou un Coca. Nous nous racontons nos vies, nos problèmes et nous parlons de nos divergences d’opinion, de nos modes différents. Nous apprenons, nous réorientons nos pensées ou nous restons sur nos positions. Nous vivons ensemble et je n’a jamais vu de dédain où que ce soit, ce qui me donne encore de l’espoir.

Je ne comprends pas cette haine. Je ne conçois pas qu’elle puisse reposer sur des éléments aussi dénués d’incidence sur notre mode actuel. Je croyais que la force de mon pays était justement de pouvoir vivre ensemble malgré nos différences et lorsque je regarde mes proches je vois que ce rêve existe toujours. Mais je ne peux pas occulter ces messages que je vois passer depuis des mois. Je n’ignore pas la souffrance de beaucoup, loin de là, et je ne fais pas partie de ceux qui portent un regard hautain sur les autres en disant « quand on veut on peut » comme si le responsable de la souffrance était toujours celui qui la subit. Mais à quel moment peut-on penser que haïr son voisin est une solution ? Quand avons-nous commencé à haïr sur la base d’une image faussée que l’on se fait de l’autre ? Est-ce qu’on ne pourrait pas se focaliser sur les vrais problèmes plutôt que de se placer derrière des écrans de fumée ? Est-ce que l’on pourrait continuer à s’aimer quand même ?

Crédit photo : Jamie Street via Unsplash